Nicolas Sommet, chercheur en psychologie sociale et responsable de recherche au Centre LIVES à l'Université de Lausanne. KA / Centre LIVES
C'est une première dans l'histoire des sciences sociales: une méta-analyse publiée dans la revue scientifique Nature. Derrière cet exploit, un chercheur en psychologie sociale à l'Université de Lausanne, Nicolas Sommet, et son équipe internationale. Leurs conclusions — fondées sur 168 études couvrant plus de 11 millions de participants répartis à travers le monde entier — remettent en question l'idée largement répandue selon laquelle les inégalités économiques seraient préjudiciables au bien-être et à la santé mentale. Portrait d'un chercheur qui porte son succès avec une humilité qui confine à l'inconfort.
En bref
- Première méta-analyse en sciences sociales publiée dans la revue Nature, fondée sur 168 études couvrant plus de 11 millions de participants répartis dans 38'335 unités géographiques à travers le monde
- L'effet moyen des inégalités économiques sur le bien-être et la santé mentale est non seulement statistiquement nul, mais aussi équivalent à zéro: vivre dans une société plus ou moins inégalitaire n'a pas d'impact direct sur le bonheur ou l'équilibre psychique
- Les inégalités agissent comme un «catalyseur» dont l'effet dépend du contexte: négatif en période de forte inflation, neutre voire légèrement positif en période de stabilité des prix
- Environ 80% des études existantes sur le sujet présentent un risque élevé de biais méthodologique, révélant un problème structurel dans la littérature scientifique
- Pour améliorer le bien-être collectif, l'étude recommande de cibler la lutte contre la pauvreté absolue plutôt que la réduction des inégalités relatives — une distinction cruciale pour l'orientation des politiques publiques
- Rigueur méthodologique inédite: 1536 modèles statistiques alternatifs testés, réplication à l'aide du Gallup World Poll (2 millions de répondants, 150 pays), et données en accès libre
Sommet, N., Fillon, A. A., Rudmann, O., Cunha, A. R. S., & Ehsan, A. (2026). No meta-analytical effect of economic inequality on well-being or mental health. Nature, 626. DOI: 10.1038/s41586-025-09797-z
Données et matériels en accès libre
«Je ne voudrais pas qu'on croit que je me la raconte.» Nicolas Sommet prononce cette phrase comme on poserait un garde-fou, dès les premières minutes de notre entretien. Il porte ce qu'il porte presque toujours, tel un uniforme: pantalon noir, t-shirt sous un veston noir orné d'un pin's en forme de mésange. Il parle vite, avec précision, articule chaque mot comme s'il l'avait soupesé trois fois, et derrière ses grands yeux noirs on devine l'intensité d'un esprit qui ne s'arrête jamais. Dans son bureau, le temps semble se mesurer en tasses de café vides, qui dessinent une géographie du labeur.
À 40 ans, ce responsable de recherche au Centre LIVES de l’Université de Lausanne vient d'accomplir ce qu'aucun chercheur en sciences sociales n'avait jamais réussi: publier une méta-analyse dans la prestigieuse revue scientifique Nature. Cette recherche basée sur 168 études portant sur plus de 11 millions de personnes — la plus grande jamais réalisée sur le sujet — montre que vivre dans une zone marquée par les inégalités économiques, où l'écart de richesse entre les riches et les pauvres est plus important, n'a pas d'incidence, contrairement à ce qu'on pensait, sur le bien-être des gens et leur santé mentale.
Le livre qui a tout déclenché
Pour comprendre l'origine de cette méta-analyse, il faut remonter à une lecture fondatrice, survenue à un moment charnière de son parcours. En 2014, Nicolas Sommet découvre The Spirit Level, des épidémiologistes britanniques Richard Wilkinson et Kate Pickett. Leur thèse: les sociétés inégalitaires rendent leurs habitants malades et malheureux. Le livre a fait le tour du monde, influencé des politiques publiques, nourri des programmes électoraux.
Nicolas Sommet le dévore, comme tant d'autres: «J'étais totalement convaincu, se souvient-il. Je me suis dit que c'était un argument utilitariste redoutable: on vit dans des sociétés de plus en plus inégales, et cela a un coût réel pour la santé mentale des populations.» Il rédige alors un projet de recherche, obtient le financement et s'envole pour New York, où il rejoint l'équipe d'Andrew J. Elliot, figure majeure de la psychologie de la motivation, à l'Université de Rochester.
Mais les données racontent une autre histoire. «Quand j'ai été exposé aux chiffres, ça marchait beaucoup moins bien que ce que le livre prétendait. J'ai découvert des travaux très sérieux sur le sujet qui montraient qu'en réalité, ces associations étaient beaucoup moins fiables qu'on aurait pu le penser.» Il revient à Lausanne en 2016 avec une obsession: comprendre ce que les inégalités font vraiment à nos psychismes.
Dix mille résumés, 168 études
En 2019, le Fonds national suisse lui accorde une bourse Ambizione d'environ 612'000 francs. Il lance sa méta-analyse pour explorer la relation entre inégalités économiques et santé psychologique. D'autres avaient tenté l'exercice avant lui. «Les méta-analyses précédentes, il y en a trois. Une a identifié 24 études, une autre 12 et une autre 9. Nous, on en a 168.» L'ambition est d'une autre échelle.
Il y a eu des «late nights of coding», comme il les appelle. Ces nuits blanches passées à vérifier des robustesses statistiques. 1536 modèles alternatifs testés. Des algorithmes de machine learning mobilisés pour identifier les facteurs contextuels. Plus de 500 indicateurs de la Banque mondiale croisés avec les données extraites. Et pour s'assurer de la solidité des résultats, une réplication complète à l'aide du Gallup World Poll: jusqu'à 2 millions de répondants provenant de plus de 150 pays sur la période 2005-2021. Son équipe s'étoffe au fil du temps: Annahita Ehsan pour la recherche systématique, Alfredo Rossi Saldanha Cunha pour l'extraction des données, Adrien Fillon pour l'analyse statistique, Ocyna Rudmann pour traquer les résultats non publiés.
«Ouvrez les tiroirs»
Car c'est là que se cache l'un des problèmes majeurs de la recherche scientifique: le biais de publication. «Seules les études qui marchent sont publiées», explique le chercheur. «Les journaux acceptent rarement une étude dont la conclusion est: «on ne peut pas conclure». Alors, quand une équipe n'observe pas vraiment d'association, elle garde l'étude dans le tiroir. C’est ce que l'on appelle le file drawer effect.»
Pour limiter ce problème, l'équipe a contacté individuellement tous les chercheurs des 150 études déjà dans leur base de données, ainsi que les sociétés savantes du domaine. Le message: «Ouvrez les tiroirs et partagez avec nous les études non publiées.» Ceux qui ont coopéré ont permis de constituer un corpus sans précédent. «On est hyper redevables», reconnaît Nicolas Sommet. «C'est tellement long comme processus, tellement éreintant, confie-t-il. Je ne sais pas le nombre d'heures que j'ai passées dessus, je pense que ça doit dépasser l'entendement... Des milliers d'heures.» Il marque une pause. «Plein de fois, j'ai failli abandonner.» Cinq années s'écoulent.
L'effet zéro
Et au bout, un résultat que personne n'attendait. L'analyse principale — celle qui agrège les résultats des 168 études — révèle que l'effet moyen des inégalités économiques sur le bien-être et la santé mentale est statistiquement nul. Autrement dit, vivre dans une société plus ou moins inégalitaire n'aurait pas d'impact direct sur notre bonheur ou notre équilibre psychique.
Plus troublant encore: environ 80% des recherches existantes sur le sujet présentent un risque élevé de biais méthodologique. Échantillons trop petits, variables de contrôle absentes, conclusions hâtives. «Ce n'est pas quelque chose qui est surprenant par rapport au reste de la littérature en sciences sociales. C'est un peu décevant. Ça montre qu'il y a encore beaucoup de progrès à faire pour conduire des études qui soient rigoureuses sur le plan méthodologique.»
Une fois le résultat principal établi, son équipe a creusé plus loin, cherchant à comprendre si cet effet zéro masquait des variations selon le contexte. C'est ce qu'on appelle une analyse des modérateurs — une exploration secondaire qui vient éclairer le résultat global. Et c'est là qu'émerge une nuance. Les inégalités agiraient comme un «catalyseur» dont l'effet dépend du contexte économique. En période de forte inflation, quand le coût de la vie explose, les inégalités amplifient le mal-être. En période de stabilité des prix, l'effet s'inverse — il devient même légèrement positif. L'étude montre également qu'une plus grande inégalité est associée à une moins bonne santé mentale dans les populations à revenus plus faibles. «Ce n'est pas que les inégalités n'ont aucune importance, précise-t-il. C'est qu'elles n'agissent pas de manière isolée. Le contexte change tout.»
Ce que cela change pour la Suisse
En Suisse, les discussions sur les politiques de redistribution se nourrissent — consciemment ou non — de l'idée que réduire les écarts de revenus améliorerait mécaniquement le bien-être collectif. Les travaux de Nicolas Sommet invitent à un recadrage. «La littérature est très claire: être en situation de précarité économique, ne pas réussir à boucler les fins de mois, être exposé à la pauvreté... ce sont des conditions qui ont des effets désastreux sur le bien-être des gens et sur leur santé mentale.» Si l’objectif est d’améliorer le bien-être et la santé mentale des populations, «une politique de redistribution devrait probablement être moins pensée en termes de «il faut absolument réduire les inégalités dans la société», et davantage en termes de «comment sortir un maximum de personnes de la pauvreté». Être focalisé sur la pauvreté absolue plutôt que sur les inégalités relatives.»
«Je n'en reviens toujours pas»
Quand son co-auteur Adrien Fillon lui suggère de soumettre l'article à Nature, Nicolas Sommet refuse d'abord. «Moi je me suis dit qu'on allait être refusé en deux jours. Les réponses de Nature sont réputées expéditives. La plupart des soumissions sont rejetées en 48 heures.» Mais l'article passe en révision: «Je n'en reviens toujours pas. L'éditeur de Nature m'a dit que c'était la première fois qu'ils publiaient une méta-analyse en sciences sociales chez eux.» Il aura fallu quarante minutes d'échange pour qu'il mentionne ce qui constitue une première historique dans le monde académique: «C'est un énorme gage de reconnaissance». Il ajoute aussitôt: «L'important, c'est de faire un travail sérieux, de faire une contribution notable à la littérature. Je suis très fier de la nôtre parce qu'on est allé jusqu'au bout des choses. On est aussi très transparents. On partage toutes nos données.» Nicolas Sommet incarne une nouvelle génération de chercheurs pour qui la transparence n'est pas négociable. Depuis 2017, toutes ses publications sont accompagnées des données brutes et des scripts d'analyse, en accès libre: «On pourrait tellement mieux faire collectivement.» Des publications, il en compte plus de 60, parues notamment dans Nature Human Behaviour et Psychological Science. Il siège également comme Associate Editor au European Journal of Social Psychology — un mandat qui lui permet d'encourager, chez les autres aussi, la rigueur qu'il s'impose.
Du métal à la psychologie
Pour lui, le choix de la psychologie, raconte-t-il, a été «un peu random». À la sortie du lycée, il hésite entre philosophie et psychologie. Il choisit la seconde, l'université étant plus loin de chez ses parents, ça lui permet de «prendre son indépendance et son envol». Dès son premier cours de psychologie expérimentale, c'est le coup de foudre. Il est séduit par l'idée qu'on puisse «approcher scientifiquement la compréhension des processus psychologiques».
Avant la recherche, il y a eu la musique. De 16 à 23 ans, il chante dans un groupe de métal. «Je criais et tout. C'était vraiment une période cool, à un moment, la musique, c'était le truc le plus important dans ma vie.» En Master, il monte un groupe de rap, fait des concerts pendant deux ans. Puis la thèse arrive, et petit à petit, la recherche remplace la musique. «Il fallait bien couper quelque part.»
Paternité
Aujourd'hui, Nicolas Sommet est père d'une petite fille de 2 ans. La paternité a changé son rapport au travail. «Quand j'étais jeune, les cartes étaient totalement brouillées, je pouvais travailler sans cesse. Aujourd'hui, j'ai un ensemble de règles. Le travail doit s'arrêter à un moment. Notamment quand je suis avec ma fille.»
Mais il reconnaît que le travail «ne s'arrête jamais vraiment quand on est chercheur». Pendant cette méta-analyse particulièrement, «il y a eu plein de moments où c'était très envahissant. Tu es toujours un peu en double tâche.» La course à pied permet de déconnecter un peu. Les moments en famille aussi.
Et maintenant?
Son nouveau champ d’exploration? Comprendre comment l’inégalité économique se perpétue en façonnant, dès l’école, une culture de la compétition. «Je pense qu’il y a là quelque chose à creuser», confie-t-il. Pour mener à bien ce projet, il vient d’obtenir une subvention de consolidation du Conseil européen de la recherche (ERC), dotée de deux millions d’euros. Intitulé «Le cercle vicieux des inégalités: comment l’inégalité économique se perpétue en créant une culture de la compétition à l’école», le projet vise à analyser la manière dont les écarts de revenus au sein de la société nourrissent un climat de compétition dans le système scolaire. Celui-ci tend à avantager les élèves issus de milieux favorisés tout en pénalisant ceux provenant de familles plus modestes, contribuant ainsi à la reproduction des inégalités économiques d’une génération à l’autre. Après la bourse Ambizione du Fonds national suisse, cette subvention ERC constitue la deuxième grande reconnaissance institutionnelle venant soutenir — et financer — son obsession pour les inégalités.
Pour l'heure, il attend de voir comment la communauté scientifique accueillera les conclusions de sa méta-analyse. «On verra d’ici quelques mois.» Il pense que certains collègues, experts de cette littérature et qui pressentaient ce résultat seront soulagés: «Ça va clairement établir qu'il faut un peu changer notre grille de lecture.» D'autres, ceux qui ont bâti leur carrière sur la mise en évidence des effets qu'il montre comme n'étant «finalement pas tellement fiables», auront peut-être «une pilule plus dure à avaler».
Il marque une pause, reprend une gorgée de café: «Une des beautés de la science, c'est qu'elle est cumulative et falsifiable. Il y a toujours quelqu'un qui peut venir en disant: j'ai des preuves, de nouvelles preuves empiriques, et il va falloir réviser ce qu'on pensait comme étant vrai jusqu'à présent.»
Nicolas Sommet vient d'être ce quelqu'un.
Par Kalina Anguelova
