Une vie à cheval

Par Cléolia Sabot

 

Cléolia Sabot est chercheuse en sociologie, à l’Université de Lausanne Ses recherches s'intéressent aux enfants, notamment celles et ceux qui ont grandi dans une famille monoparentale.

Son récit est tiré de témoignages récoltés dans le cadre d'une enquête qui s'est penchée sur le parcours d'une vingtaine de familles. Le travail de Cléolia intègre directement les enfants dans les études sur la famille, en leur donnant la parole – en complément à la voix des parents – et permet d’articuler différents discours sur le parcours familial.

Comment les enfants participent-ils – directement ou indirectement – à l'organisation de leur quotidien et de la garde, en cas de séparation de leurs parents ? La construction du témoignage de Sam, personnage principal de l’histoire, repose sur des extraits anonymisés et condensés des enfants et jeunes rencontré·es.

 

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Salut, 

Moi c’est Sam. J’ai 14 ans. 
C’est samedi matin, je viens de me réveiller. 

je vis dans un appartement au centre ville, c’est chez ma mère. 

Là je vais devoir traverser la ville. 

Comme un week-end sur deux, je m’apprête à aller passer le week-end chez mon père. Je vais préparer mes affaires - pour y aller. D’habitude je prends des habits de rechange, quelques jeux de société que j’ai chez ma mère et ma tablette. J’avoue que je prends aussi mon doudou – même si j’ai 14 ans, je sais - j’ai encore mes petites habitudes et j’aime bien avoir quelques repères - chez mon père. Ah et ma balle de basket, hyper important la balle de basket ! Parce qu’en fait, j’ai quasiment aucune affaire chez lui. Allez j’ai quand même quelques pyjamas et ma brosse à dents. 

Elle m’a aidée à trouver le trajet en bus et les horaires pour que j’arrive à l’heure – je dois y être à midi. Je dois d’abord prendre le bus 25, et ensuite je change pour le 3. C’est pas super long comme trajet, environ 40 min, mais c’est quand même de l’autre côté de la ville. Après c’est cool, ça m’apprend à être hyper autonome. Quand je vois mes potes qui se déplacent jamais sans leurs deux parents, je me dis que ça, c’est cool. 

Allez, je ferme mon sac, je crois que j’ai tout pris, allons-y. 

Franchement, j’ai pas envie d’y aller. Je l’ai dit hier soir à ma mère. J’aurais préféré passer le week-end ici, chez elle. Mais comme d’hab, elle me dit que c’est comme ça – c’est le « droit de visite » de mon père. 

Ah (rire). Droit de visite, ça me faire rire. C’est comme si c’est lui qui me rendait visite alors que c’est moi qui le visite. C’est moi qui doit changer d’appartement, qui doit me déplacer. Il vient même pas me chercher. Ça a été discuté comme ça quand ils se sont séparés. Mais personne m’a demandé mon avis à moi ! Donc bon, je vois pas pourquoi on pourrait pas le changer, surtout maintenant que je grandis. C’est pour ça que j’essaie de négocier avec ma mère. Mais à chaque fois, elle me dit que je dois en discuter avec mon père. Ils me saoulent les adultes à prendre les décisions pour les enfants et à pas leur demander leur avis alors que c’est moi qui dois me déplacer.  

Parce que quand je suis chez mon père, je m’ennuie un peu. C’est loin, j’ai pas mes petites habitudes de tous les jours, et mes potes ben ils sont vers chez ma mère. Et franchement -v c’est un peu galère de rencontrer de nouvelles personnes dans le quartier de mon père. Donc quand je suis chez lui, je passe pas mal de temps dans ma chambre, sur mon téléphone, sur la tablette et je lis. 

Genre l’été dernier, j’ai passé trois semaines chez lui – c’était si long. Ma mère m’avait achetée une pile de livre pour pas que je m’ennuie chez lui. Elle sait que c’est pas toujours facile. Après c’est pas que je fais rien avec lui hein – vous irez pas croire que j’aime pas le voir. On fait des activités des fois ensemble, on va se balader, on voit ses potes et des fois sa sœur – donc ma tante. Et surtout on fait du basket ensemble. Ouais ça, le basket, c’est notre truc. On passe des aprèm ensemble à jouer au terrain au-dessus de son immeuble. 

Sauf que des fois, il y a sa copine qui râle si on fait trop long et qu’elle est toute seule. Je l’appelle « monstera ». C’est pas un monstre hein, elle m’a rien fait de mal mais je l’aime pas. Depuis que mon père est avez elle, elle est touuuut le temps à la maison quand je viens. Et j’ai pas envie de la voir – déjà j’ai pas toujours envie de venir chez mon père, j’aimerais bien passer du temps avec lui. 
Après franchement, je suis pas très cool avec elle, j’avoue. Mais elle me saouuuule tellement. Elle est super maniaque en plus et elle veut toujours nettoyer ma chambre et l’appartement quand je suis là. Alors que quand je suis chez mon père, ben j’ai envie de passer du temps avec lui, pas de devoir faire attention au moindre mouvement. Après c’est drôle, parce que les adultes, enfin mes parents, ils croient que les enfants réagissent pas, qu’ils sont passifs et qu’ils se plient à toutes leurs décisions. Moi j’essaie de donner mon avis, et quand monstera me saoule par exemple, ben je lui dis. Ok elle est amoureuse de mon père – mais bon, c’est mon père avant tout et je me gêne pas de lui faire remarquer. 

J’ai appelé mon père hier soir pour organiser le week-end. On s’appelle pas souvent mais de temps en temps il prend des nouvelles par téléphone. Il m’a dit qu’on allait à un dîner de famille dimanche. J’ai ri. Un « diner de famille ». Mais quelle famille ? Moi ma famille c’est ma mère et mon père – même s’ils sont séparés, Mika mon chat, et surtout mes potes. Anna, Ben et Cloé. On fait du basket ensemble aussi. C’est comme mes frères et sœurs. Alors franchement, son dîner de famille – c’est bien pour lui. De nouveau, quelqu’un m’a demandé qui était ma famille à moi ? 

Ben nan. Je m’en fous que mes oncles et tantes aient le même sang que moi. Je partage rien avec eux. Par contre mes potes, la team des 4 comme on dit, ils me connaissent par cœur. C’est avec eux que je discute le plus, c’est eux qui connaissent tout de ma vie et c’est vers eu que je vais demander conseil si ça va pas. Ça me manque vraiment de les voir quand je suis chez mon père. 


J’aimerais bien en discuter avec lui de ça, mais c’est pas facile parce que c’est avec mes potes que j’en parle le plus. Je l’aime tout plein hein, c’est quand même mon père. Et après j’ai de la chance, je peux décider d’autres choses au quotidien comme mes activités, ce que je fais de mon argent de poche, comment décorer ma chambre chez lui – et chez ma mère aussi, je peux avoir un peu mon espace à moi. Même si je me sens pas vraiment à la maison chez mon père, c’est pour ça aussi que j’aime bien prendre des affaires avec moi. Mais j’ai plus d’autonomie chez ma mère – j’ai mes marques, mes potes sont tout près, je me débrouille dans le quartier. Donc forcément je me sens plus à la maison. 

J’ai un peu l’impression d’être à cheval entre deux maisons, entre mes deux parents, entre deux quartiers, deux vies et entre deux familles.